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Alain-Fournier - Le Grand Meaulnes

pour se chauffer autour du poêle. Mais bientôt la curiosité les gagnait et ils se rapprochaient du groupe
bavard en tendant l'oreille, laissant une main posée sur le couvercle du poêle pour y garder leur place.

"Et de quoi vivez-vous?" demanda M. Seurel, qui suivait tout cela avec sa curiosité un peu puérile de
maître d'école et qui posait une foule de questions.

Le garçon hésita un instant, comme si jamais il ne s'était inquiété de ce détail.

"Mais, répondit-il, de ce que nous avons gagné l'automne précédent, je pense. C'est Ganache qui règle les
comptes".

Personne ne lui demanda qui était Ganache. Mais moi je pensai au grand diable qui, traîtreusement, la
veille au soir, avait attaqué Meaulnes par derrière et l'avait renversé...

CHAPITRE IV. Où il est question du domaine mystérieux.

L'après-midi ramena les mêmes plaisirs et, tout le long du cours, le même désordre et la même fraude. Le
bohémien avait apporté d'autres objets précieux, coquillages, jeux, chansons et jusqu'à un petit singe qui

griffait sourdement l'intérieur de sa gibecière... A chaque instant il fallait que M. Seurel s'interrompit

pour examiner ce que le malin garçon venait de tirer de son sac... Quatre heures arrivèrent et Meaulnes

était le seul à avoir fini ses problèmes.

Ce fut sans hâte que tout le monde sortit. Il n'y avait plus, semblait-il, entre les heures de cours et de
récréation, cette dure démarcation qui faisait la vie scolaire simple et réglée comme par la succession de

la nuit et du jour. Nous en oubliâmes même de désigner comme d'ordinaire à M. Seurel, vers quatre

heures moins dix, les deux élèves qui devaient rester pour balayer la classe. Or, nous n'y manquions

jamais car c'étiat une façon d'annoncer et de hâter la sortie du cours.

Le hasard voulut que ce fût ce jour-là te tour du grand Meaulnes; et dès le matin j'avais, en causant avec
lui, averti le bohémien que les nouveaux étaient toujours désignés d'office pour faire le second balayeur,

le jour de leur arrivée.

Meaulnes revint en classe dès qu'il eut été chercher le pain de son goûter. Quant au bohémien, il se fit
longtemps attendre et arriva le dernier, en courant, comme la nuit commençait de tomber...

"Tu resteras dans la classe, m'avait dit mon copagnon, et pendant que je le tiendrai, tu lui reprendras le
plan qu'il m'a volé".

Je m'étais donc assis sur une petite table, auprès de la fenêtre, lisant à la dernière lueur du jour, et je les
vis tous les deux déplacer en silence les bancs de l'école - le grand Meaulnes, taciturne et l'air dur, sa

blouse noire boutonnée à trois boutons en arrière et sanglée à la ceinture; l'autre, délicat, nerveux, la tête

bandée comme un blessé. Il était vêtu d'un mauvais paletot, avec des déchirures que je n'avais pas

remarquées pendant le jour. Plein d'une ardeur presque sauvage, il soulevait et poussait les tables avec

une précipitation folle, en souriant un peu. On eût dit qu'il jouait là quelque jeu extraordinaire dont nous

ne connaissons pas le fin mot.

Ils arrivèrent ainsi dans le coin le plus obscur de la salle, pour déplacer la dernière table.

En cet endroit, d'un tour de main, Meaulnes pouvait renverser son adversaire, sans que personne du
dehors eût chance de les apercevoir ou de les entendre par les fenêtres. Je ne comprenais pas qu'il laissât

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