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Alain-Fournier - Le Grand Meaulnes

Peu à peu cependant toute la classe s'inquiéta: les objets, qu'on "faisait passer" à mesure, arrivaient l'un
après l'autre dans les mains du grand Meaulnes qui, négligemment, sans les regarder, les posait auprès de

lui. Il y en eut bientôt un tas, mathématique et diversement coloré, comme aux pieds de la femme qui

représente la Science, dans les compositions allégoriques. Fatalement M. Seurel allait découvrir ce

déballage insolite et s'apercevoir du manège. Il devait songer, d'ailleurs, à faire une enquête sur les

événements de la nuit. La présence du bohémien allait faciliter sa besogne...

Bientôt, en effet, il s'arrêtait, surpris, devant le grand Meaulnes.

"A qui appartient tout cela? demanda-t-il en désignant "tout cela" du dos de son livre refermé sur son
index.

- Je n'en sais rien", répondit Meaulnes d'un ton bourru, sans lever la tête.

Mais l'écolier inconnu intervint:

"C'est à moi", dit-il.

Et il ajouta aussitôt, avec un geste large et élégant de jeune seigneur auquel le vieil instituteur ne sut pas
résister:

"Mais je les mets à votre disposition, monsieur, si vous voulez regarder".

Alors, en quelques secondes, sans bruit, comme pour ne pas troubler le nouvel état de choses qui venait
de se créer, toute la classe se glissa curieusement autour du maître qui penchait sur ce trésor sa tête

demi-chauve, demi-frisée, et du jeune personnage blême qui donnait avec un air de triomphe tranquille

les explications nécessaires. Cependant, silencieux à son banc, complètement délaissé, le grand Meaulnes

avait ouvert son cahier de brouillons et, fronçant le sourcil, s'absorbait dans un problèe difficile.

Le "quart d'heure" nous surprit dans ces occupations. La dictée n'était pas finie et le désordre régnait dans
la classe. A vrai dire, depuis le matin la récréation durait.

A dix heures et demie, donc, lorsque la cour sombre et boueuse fut envahie par les élèves, on s'aperçut
bien vite qu'un nouveau maître régnait sur les jeux.

De tous les plaisirs nouveaux que le bohémien, dès ce matin-là, introduisit chez nous, je ne me rappelle
que le plus sanglant: c'était une espèce de tournoi où les chevaux étaient les grands élèves chargés des

plus jeunes grimpés sur leurs épaules.

Partagés en deux groupes qui partaient des deux bouts de la cour, ils fondaient les uns sur les autres,
cherchant à terrasser l'adversaire par la violence du choc, et les cavaliers, usant de cache-nez comme de

lassos, ou de leurs bras tendus comme de lances, s'efforçaient de désarçonner leurs rivaux. Il y en eut

dont on esquivait le choc et qui, perdant l'équilibre, allaient s'étaler dans la boue, le cavalier roulant sous

sa monture. Il y eut des écoliers à moitié désarçonnés que le cheval rattrapait par les jambes et qui, de

nouveau acharnés à la lutte, regrimpaient sur ses épaules. Monté sur le grand Delage qui avait des

membres démesurés, le poil roux et les oreilles décollées, le mince cavalier à la tête bandée excitait les

deux troupes rivales et dirigeait malignement sa monture en riant aux éclats.

Augustin, debout sur le seuil de la classe, regardait d'abord avec mauvaise humeur s'organiser ces jeux.
Et j'étais auprès de lui, indécis.

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