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Alain-Fournier - Le Grand Meaulnes

éventail de sa lanterne grillagée... A peine sortions-nous par le grand portail que, derrière la bascule
municipale, qui s'adossait au mur de notre préau, partirent d'un seul coup, comme perdreaux surpris, deux

individus encapuchonnés. Soit moquerie, soit plaisir causé par l'étrange jeu qu'ils jouaient là, soit

excitation nerveuse et peur d'être rejoints, ils dirent en courant deux ou trois paroles coupées de rires.

Meaulnes laissa tomber sa lanterne dans la neige, en me criant:

"Suis-moi, François!..."

Et laissant là les deux hommes âgés incapables de soutenir une pareille course, nous nous lançâmes à la
poursuite des deux ombres, qui, après avoir un instant contourné le bas du bourg, en suivant le chemin de

la Vieille-Planche, remontèrent délibérément vers l'église. Ils couraient régulièrement sans trop de hâte et

nous n'avions pas de peine à les suivre. Ils traversèrent la rue de l'église où tout était endormi et

silencieux, et s'engagèrent derrière le cimetière dans un dédale de petites ruelles et d'impasses.

C'était là un quartier de journaliers, de couturières et de tisserands, qu'on nommait les Petits-Coins. Nous
le connaissons assez mal et nous n'y étions jamais venu la nuit. L'endroit était désert le jour: les

journaliers absents, les tisserands enfermés; et durant cette nuit de grand silence il paraissait plus

abandonné, plus endormi encore que les autres quartiers du bourg. Il n'y avait donc aucune chance pour

que quelqu'un survînt et nous prêtât main-forte.

Je ne connaissais qu'un chemin, entre ces petites maisons posées au hasard comme des boîtes en carton,
c'était celui qui menait chez la couturière qu'on surnommait "la Muette". On descendait d'abord une pente

assez raide, dallée de place en place, puis après avoir tourné deux ou trois fois, entre des petites cours de

tisserands ou des écuries vides, on arrivait dans une large impasse fermée par une cour de ferme depuis

longtemps abandonnée. Chez la Muette, tandis qu'elle engageait avec ma mère une conversation

silencieuse, les doigts frétillants, coupée seulement de petits cris d'infirme, je pouvais voir par la croisée

le grand mur de la ferme, qui était la dernière maison de ce côté du faubourg, et la barrière toujours

fermée de la cour sèche, sans paille, où jamais rien ne passait plus...

C'est exactement ce chemin que les deux inconnus suivirent. A chaque tournant nous craignons de les
perdre, mais à ma surprise, nous arrivions toujours au détour de la ruelle suivante avant qu'ils l'eussent

quittée. Je dis: à ma surprise, car le fait n'eût pas été possible, tant ces ruelles étaient courtes, s'ils

n'avaient pas, chaque fois, tandis que nous les avions perdus de vue, ralenti leur allure.

Enfin, sans hésiter, ils s'engagèrent dans la rue qui menait chez la Muette, et je criai à Meaulnes:

"Nous les tenons, c'est une impasse!"

A vrai dire, c'étaient eux qui nous tenaient... Ils nous avaient conduits là où ils avaient voulu. Arrivés au
mur, ils se retournèrent vers nous résolument et l'un des deux lança le même coup de sifflet que nous

avions déjà par deux fois entendu, ce soir-là.

Aussitôt une dizaine de gars sortirent de la cour de la ferme abandonnée où ils semblaient avoir été
postés pour nous attendre. Ils étaient tous encapuchonnés, le visage enfoncé dans leurs cache-nez...

Qui c'était, nous le savions d'avance, mais nous étions bien résolus à n'en rien dire à M. Seurel, que nos
affaires ne regardaient pas. Il y avait Delouche, Denis, Giraudat et tous les autres. Nous reconnûmes dans

la lutte leur façon de se battre et leurs voix entrecoupées. Mais un point demeurait inquiétant et semblait

presque effrayer Meaulnes: il y avait là quelqu'un que nous ne connaissons pas et qui paraissait être le

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