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Alain-Fournier - Le Grand Meaulnes

fenêtre - s'arrêtèrent. Deux coups de sifflet partirent derrière la croisée. Les cris des gens grimpés sur le
cellier, comme ceux des assaillants du jardin, décrurent progressivement, puis cessèrent; nous

entendîmes, le long du mur de la salle à manger le frôlement de toute la troupe qui se retirait en hâte et

dont les pas étaient amortis par la neige.

Quelqu'un évidemment les dérangeait. A cette heure où tout dormait, ils avaient pensé mener en paix leur
assaut contre cette maison isolée à la sortie du bourg. Mais voici qu'on troublait leur plan de campagne.

A peine avions-nous eu le temps de nous ressaisir - car l'attaque avait été soudaine comme un abordage
bien conduit - et nous disposions-nous à sortir, que nous entendîmes une voix connue appeler à la petite

grille:

"Monsieur Seurel! Monsieur Seurel!"

C'était M. Pasquier, le boucher. Le gros petit homme racla ses sabots sur le seuil, secoua sa courte blouse
saupoudrée de neige et entra. Il se donnait l'air finaud et effaré de quelqu'un qui a surpris tout le secret

d'une mystérieuse affaire:

"J'étais dans ma cour, qui donne sur la place des Quatre-Routes. J'allais fermer l'étable des cheveaux.
Tout d'un coup; dressés sur la neige, qu'est-ce que je vois: deux grands gars qui semblaient faire

sentinelle ou guetter quelque chose. Ils étaient vers la croix. Je m'avance: je fais deux pas - Hip! les voilà

partis au grand galop du côté de chez vous. Ah! je n'ai pas hésité, j'ai pris mon falot et j'ai dit: Je vais

aller raconter ça à M. Seurel..."

Et le voilà qui recommence son histoire:

"J'étais dans la cour derrière chez moi..." Sur ce, on lui offre une liqueur, qu'il accepte, et on lui demande
des détails qu'il est incapable de fournir.

Il n'avait rien vu en arrivant à la maison. Toutes les troupes mises en éveil par les deux sentinelles qu'il
avait dérangées s'étaient éclipsées aussitôt. Quant à dire qui ces estafettes pouvaient être...

"Ça pourrait bien être des bohémiens, avançait-il. Depuis bientôt un mois qu'ils sont sur la place, à
attendre le beau temps pour jouer la comédie, ils ne sont pas sans avoir organisé quelque mauvais coup".

Tout cela ne nous avançait guère et nous restions debout, fort perplexes tandis que l'homme sirotait la
liqueur et de nouveau mimait son histoire, lorsque Meaulnes, qui avait écouté jusque-là fort

attentivement, prit par terre le falot du boucher et décida:

"Il faut aller voir!"

Il ouvrit la porte et nous le suivîmes, M. Seurel, M. Pasquier et moi.

Millie, déjà rassurée, puisque les assaillants étaient partis, et, comme tous les gens ordonnés et
méticuleux, fort peu curieuse de sa nature, déclara:

"Allez-y si vous voulez. Mais fermez la porte et prenez la clef. Moi, je vais me coucher. Je laisserai la
lampe allumée".

CHAPITRE II. Nous tombons dans une embuscade.

Nous partîmes sur la neige, dans un silence absolu. Meaulnes marchait en avant, projetant la lueur en

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