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Alain-Fournier - Le Grand Meaulnes

rentrer très vite et Millie ferma la porte frileusement.

A neuf heures nous nous disposions à monter nous coucher; ma mère avait déjà la lampe à la main,
lorsque nous entendîmes très nettement deux grands coups lancés à toute volée dans le portail, à l'autre

bout de la cour. Elle replaça la lampe sur la table et nous restâmes tous debout, aux aguets, l'oreille

tendue.

Il ne fallait pas songer à aller voir ce qui se passait. Avant d'avoir traversé seulement la moitié de la cour,
la lampe eût été éteinte et le verre brisé. Il y eut un cour silence et mon père commençait à dire que

"c'était sans doute...", lorsque, tout juste sous la fenêtre de la salle à manger, qui donnait, je l'ai dit, sur la

route de La Gare, un coup de sifflet partit, strident et très prolongé, qui dut s'entendre jusque dans la rue

de l'église. Et, immédiatement, derrière la fenêtre, à peine voilés par les carreaux, poussés par des gens

qui devaient être montés à la force des poignets sur l'appui extérieur, éclatèrent des cris perçants.

"Amenez-le! Amenez-le!"

A l'autre extrémité du bâtiment, les mêmes cris répondirent. Ceux-là avaient dû passer par le champ du
père Martin; ils devaient être grimpés sur le mur bas qui séparait le champ de notre cour.

Puis, vociférés à chaque endroit par huit ou dix inconnus aux voix déguisées, les cris de: "Amenez-le!"
éclatèrent successivement - sur le toit du cellier qu'ils avaient dû atteindre en escaladant un tas de fagots

adossé au mur extérieur - sur un petit mur qui joignait le hangar au portail et dont la crête arrondie

permettait de se mettre commodément à cheval - sur le mur grillé de la route de La Gare où l'on pouvait

facilement monter... Enfin, par derrière, dans le jardin, une troupe retardataire arriva, qui fit la même

sarabande, criant cette fois:

"A l'abordage!"

Et nous entendions l'écho de leurs cris résonner dans les salles de classe vides, dont ils avaient ouvert les
fenêtres.

Nous connaissions si bien, Meaulnes et moi, les détours et les passages de la grande demeure, que nous
voyions très nettement, comme sur un plan, tous les points où ces gens inconnus étaient en train de

l'attaquer.

A vrai dire, ce fut seulement au tout premier instant que nous eûmes de l'effroi. Le coup de sifflet nous fit
penser tous les quatre à une attaque de rôdeurs et de bohémiens. Justement il y avait depuis une

quinzaine, sur la place, derrière l'église, un grand malandrin et un jeunge garçon à la tête serrée dans des

bandages. Il y avait aussi, chez les charrons et les maréchaux, des ouvriers qui n'étaient pas du pays.

Mais, dès que nous eûmes entendu les assaillants crier, nous fûmes persuadés que nous avions affaire à
des gens - et probablement à des jeunes gens - du bourg. Il y avait même certainement des gamins - on

reconnaissait leurs voix suraiguës - dans la troupe qui se jetait à l'assaut de notre demeure comme à

l'abordage d'un navire.

"Ah! bien, par exemple..." s'écria mon père.

Et Millie demanda à mi-voix:

"Mais qu'est-ce que cela veut dire?" lorsque soudain les voix du portail et du mur grillé - puis celle de la

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