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Alain-Fournier - Le Grand Meaulnes

En bas, déjà, tout le monde semblait avoir pressenti quelque chose. Presque toutes les jeunes filles
avaient changé de robe. Dans le bâtiment principal le dîner avait commencé, mais hâtivement, dans le

désordre, comme à l'instant d'un départ.

Il se faisait un continuel va-et-vient de cette grande cuisine-salle à manger aux chambres du haut et aux
écuries. Ceux qui avaient fini formaient des groupes où l'on se disait au revoir.

"Que se passe-t-il? demanda Meaulnes à un garçon de campagne, qui se hâtait de terminer son repas, son
chapeau de feutre sur la tête et sa serviette fixée à son gilet.

- Nous partons, répondit-il. Cela s'est décidé tout d'un coup. A cinq heures, nous nous sommes trouvés
seuls, tous les invités ensemble.

Nous avions attendu jusqu'à la dernière limite. Les fiancés ne pouvaient plus venir? Quelqu'un a dit: "Si

nous partions..." Et tout le monde s'est apprêté pour le départ".

Meaulnes ne répondit pas. Il lui était égal de s'en aller maintenant. N'avait-il pas été jusqu'au bout de son
aventure?... N'avait-il pas obtenu cette fois tout ce qu'il désirait? C'est à peine s'il avait eu le temps de

repasser à l'aise dans sa mémoire toute la belle conversation du matin. Pour l'instant, il ne s'agissait que

de partir. Et bientôt, il reviendrait - sans tricherie, cette fois...

"Si vous voulez venir avec nous, continua l'autre, qui était un garçon de son âge, hâtez-vous d'aller vous
mettre en tenue. Nous attelons dans un instant".

Il partit au galop, laissant là son repas commencé et négligeant de dire aux invités ce qu'il savait. Le parc,
le jardin et la cour étaient plongés dans une obscurité profonde. Il n'y avait pas, ce soir-là, de lanternes

aux fenêtres. Mais comme, après tout, ce dîner ressemblait au dernier repas des fins de noces, les moins

bons de invités, qui peut-être avaient bu, s'étaient mis à chanter. A mesure qu'il s'éloignait, Meaulnes

entendait monter leurs airs de cabaret, dans ce parc qui depuis deux jours avait tenu tant de grâce et de

merveilles. Et c'était le commencement du désarroi et de la dévastation. Il passa près du vivier où le

matin même il s'était miré.

Comme tout paraissait changé déjà... - avec cette chanson, reprise en choeur, qui arrivait par bribes:

D'où donc que tu reviens, petite libertine? Ton bonnet est déchiré Tu es bien mal coiffée...

et cet autre encore:

Mes souliers sont rouges... Adieu, mes amours... Mes souliers sont rouges... Adieu, sans retour!

Comme il arrivait au pied de l'escalier de sa demeure isolée, quelqu'un en descendait qui le heurta dans
l'ombre et lui dti:

"Adieu, monsieur!"

et, s'enveloppant dans sa pèlerine comme s'il avait très froid, disparut. C'était Franz Galais.

La bougie que Frantz vait laissée dans sa chambre brûlait encore. Rien n'avait été dérangé. Il y avait
seulement, écrits sur une feuille de papier à lettres placée en évidence, ces mots:

Ma fiancée a disparu, me faisant dire qu'elle ne pouvait pas être ma femme; qu'elle était une
couturière et non pas une princesse. Je ne sais que devenir. Je m'en vais. Je n'ai plus envie de vivre.

Qu'Yvonne me pardonne si je ne lui dis pas adieu, mais elle ne pourrait rien pour moi...

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