bibliotheq.net - littérature française
 

Alain-Fournier - Le Grand Meaulnes

bois de sapins. Apaisé, depuis qu'il avait rangé son appartement, le grand garçon se sentit parfaitement
heureux. Il était là, mystérieux, étranger, au milieu de ce monde inconnu, dans la chambre qu'il avait

choisie. Ce qu'il avait obtenu dépassait toutes ses espérances. Et il suffisait maintenant à sa joie de se

rappeler ce visage de jeune fille, dans le grand vent, qui se tournait vers lui...

Durant cette rêverie, la nuit était tombée sans qu'il songeât même à allumer les flambeaux. Un coup de
vent fit battre la porte de l'arrière-chambre qui communiquait avec la sienne et dont la fenêtre donnait

aussi sur la cour aux voitures. Meaulnes allait la refermer, lorsqu'il aperçut dans cette pièce une lueur,

comme celle d'une bougie allumée sur la table. Il avança la tête dans l'entrebâillement de la porte.

Quelqu'un était entré là, par la fenêtre sans doute, et se promenait de long en large, à pas silencieux.

Autant qu'on pouvait voir, c'était un très jeune homme. Nu-tête, une pèlerine de voyage sur les épaules, il

marchait sans arrêt, comme affolé par une douleur insuportable. Le vent de la fenêtre qu'il avait laissée

grande ouverte faisait flotter sa pèlerine et, chaque fois qu'il passait près de la lumière, on voyait luire des

boutons dorés sur sa fine redingote.

Il sifflait quelque chose entre ses dents, une espèce d'air marin, comme en chantent, pour s'égayer le
coeur, les matelots et les filles dans les cabarets des ports...

Un instant, au milieu de sa promenade agitée, il s'arrêta et se pencha sur la table, chercha dans une boîte,
en sortit plusieurs feuilles de papier... Meaulnes vit, de profil, dans la lueur de la bougie, un très fin, très

aquilin visage sans moustache sous une abondante chevelure que partageait une raie de côté. Il avait

cessé de siffler. Très pâle, les lèvres entr'ouvertes, il paraissait à bout de souffle, comme s'il avait reçu au

coeur un coup violent.

Meaulnes hésitait s'il allait, par discrétion, se retirer, ou s'avancer, lui mettre doucement, en camarade, la
main sur l'épaule, et lui parler. Mais l'autre leva la tête et l'aperçut. Il le considéra une seconde, puis, sans

s'étonner, s'approcha et dit, affermissant sa voix:

"Monsieur, je ne vous connais pas. Mais je suis content de vous voir. Puisque vous voici, c'est à vous que
je vais expliquer... Voilà!..."

Il paraissait complètement désemparé. Lorsqu'il eut dit: "Voilà", il prit Meaulnes par le revers de sa
jaquette, comme pour fixer son attention. Puis il tourna la tête vers la fenêtre, comme pour réfléchir à ce

qu'il allait dire, cligna des yeux - et Meaulnes comprit qu'il avait une forte envie de pleurer.

Il ravala d'un coup toute cette peine d'enfant, puis, regardant toujours fixement la fenêtre, il reprit d'une
voix altérée:

"Eh bien, voilà: c'est fini; la fête est finie. Vous pouvez descendre le leur dire. Je suis rentré tout seul. Ma
fiancée ne viendra pas. Par scrupule, par crainte, par manque de foi... d'ailleurs, monsieur, je vais vous

expliquer..."

Mais il ne put continuer; tout son visage se plissa. Il n'expliqua rien. Se détournant soudain, il s'en alla
dans l'ombre ouvrir et refermer des tiroirs pleins de vêtements et de livres.

"Je vais m'apprêter pour repartir, dit-il. Qu'on ne me dérange pas".

Il plaça sur la table divers objets, un nécessaire de toilette, un pistolet...

Et Meaulnes, plein de désarroi, sortit sans oser lui dire un mot ni lui serrer la main.

< page précédente | 38 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.