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Alain-Fournier - Le Grand Meaulnes

"Nous sommes deux enfants; nous avons fait une folie. Il ne faut pas que nous montions cette fois dans le
même bateau. Adieu, ne me suivez pas".

Meaulnes resta un instant interdit, la regardant partir. Puis il se reprit à marcher. Et alors le jeune fille,
dans le lointain, au moment de se perdre à nouveau dans la foule des invités, s'arrêta et, se tournant vers

lui, pour la première fois le regarda longuement. Etait-ce un dernier signe d'adieu? Etait-ce pour lui

défendre de l'accompagner? Ou peut-être avait-elle quelque chose encore à lui dire?...

Dès qu'on fut rentré au Domaine, commença, derrière la ferme, dans une grande prairie en pente, la
course des poneys. C'était la dernière partie de la fête. D'après toutes les prévisions, les fiancés devaient

arriver à temps pour y assister et ce serait Frantz qui dirigeait tout.

On dut pourtant commencer sans lui. Les garçons en coustumes de jockeys, les fillettes en écuyéres,
amenaient les uns, de fringants poneys enrubannés, les autres, de très vieux chevaux dociles. Au milieu

des cris, des rires enfantins, des paris et des longs coups de cloche, on se fût cru transporté sur la pelouse

verte et taillée de quelque champ de courses en miniature.

Meaulnes reconnut Daniel et les petites filles aux chapeaux à plumes, qu'il avait entendus la veille dans
l'allée du bois... Le reste du spectacle lui échappa, tant il était anxieux de retrouver dans la foule le

gracieux chapeau de roses et le grand manteau marron. Mais Mlle de Galais ne parut pas. Il la cherchait

encore lorsqu'une volée de coups de cloche et des cris de joie annoncèrent la fin des courses. Une petite

fille sur une vieille jument blanche avait remporté la victoire.

Elle passait triomphalement sur sa monture et le panache de son chapeau flottait au vent.

Puis soudain tout se tut. Les jeux étaient finis et Frantz n'était pas de retour. On hésita un instant; on se
concerta avec ambarras. Enfin, par groupes, on regagna les appartements, pour attendre, dans l'inquiétude

et le silence, le retour des fiancés.

CHAPITRE XVI. Frantz de Galais.

La course avait fini trop tôt. Il était quatre heures et demie et il faisait jour encore, lorsque Meaulnes se
retrouva dans sa chambre, la tête pleine des événements de son extraordinaire journée. Il s'assit devant la

table, désoeuvré, attendant le dîner et la fête qui devait suivre.

De nouveau soufflait le grand vent du premier soir. On l'entendait gronder comme un torrent ou passer
avec le sifflement appuyé d'une chute d'eau. Le tablier de la cheminée battait de temps à autre.

Pour la première fois, Meaulnes sentit en lui cette légère angoisse qui vous saisit à la fin des trop belles
journées. Un instant il pensa à allumer du feu; mais il essaya vainement de lever le tablier rouillé de la

cheminée. Alors il se prit à ranger dans la chambre; il accrocha ses beaux habits aux portemanteaux,

disposa le long du mur les chaises bouleversées, comme s'il eût tout voulu préparer là pour un long

séjour.

Cependant songeant qu'il devait se tenir toujours prêt à partir, il plia soigneusement sur le dossier d'une
chaise, comme un costume de voyage, sa blouse et ses autres vêtements de collégien; sous la chaise, il

mit ses souliers ferrés pleins de terre encore.

Puis il revint s'asseoir et regarda autour de lui, plus tranquille, sa demeure qu'il avait mise en ordre.

De temps à autre une goutte de pluie venait rayer la vitre qui donnait sur la cour aux voitures et sur le

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