bibliotheq.net - littérature française
 

Alain-Fournier - Le Grand Meaulnes

"Le bateau ne va pas tarder, maintenant, je pense?..."

Et Meaulnes les suivit. La vieille dame, cassée, tremblante, ne cessait de causer gaiement et de rire. La
jeune fille répondait doucement. Et lorsqu'elles descendirent sur l'embarcadère, elle eut ce même regard

innocent et grave, qui semblait dire:

"Qui êtes-vous? Que faites-vous ici? Je ne vous connais pas. Et pourtant il me semble que je vous
connais".

D'autres invités étaient maintenant épars entre les arbres, attendant. Et trois bateaux de plaisance
accostaient, prêts à recevoir les promeneurs. Un à un, sur le passage des dames, qui paraissaient être la

châtelaine et sa fille, les jeunes gens saluaient profondément, et les demoiselles s'inclinaient. Etrange

matinée! Etrange partie de plaisir! Il faisait froid malgré le soleil d'hiver, et les femmes enroulaient

autour de leur cou ces boas de plumes qui étaient alors à la mode...

La vieille dame resta sur la rive, et, sans savoir comment, Meaulnes se trouva dans le même yacht que la
jeune châtelaine. Il s'accouda sur le pont, tenant d'une main d'une main son chapeau battu par le grand

vent, et il put regarder à l'aise le jeune fille, qui s'était assise à l'abri. Elle aussi le regardait. Elle répondait

à ses compagnes, souriait, puis posait doucement ses yeux bleus sur lui, en tenant sa lèvre un peu

mordue.

Un grand silence régnait sur les berges prochaines. Le bateau filait avec un brui calme de machine et
d'eau. On eût pu se croire au coeur de l'été. On allait aborder, semblait-il, dans le beau jardin de quelque

maison de campagne. La jeune fille s'y promènerait sous une ombrelle blanche. Jusqu'au soir on

entendrait les tourterelles gémir... Mais soudain une rafale glacée venait rappeler décembre aux invités de

cette étrange fête.

On aborda devant un bois de sapins. Sur le débarcadère, les passages durent attendre un instant, serrés les
uns contre les autres, qu'un des bateliers eût ouvert le cadenas de la barrière... Avec quel émoi Meaulnes

se rappelait dans la suite cette minute où, sur le bord de l'étang, il avait eu très près du sien le visage

désormais perdu de la jeune fille! Il avait regardé ce profil si pur, de tous ses yeux, jusqu'à ce qu'ils

fussent près de s'emplir de larmes. Et il se rappelait avoir vu, comme un secret délicat qu'elle lui eût

confié, un peu de poudre restée sur sa joue...

A terre, tout s'arrangea comme dans un rêve. Tandis que les enfants couraient avec des cris de joie, que
des groupes se formaient et s'éparpillaient à travers bois, Meaulnes s'avança dans une allée, où, dix pas

devant lui, marchait la jeune fille. Il se trouva près d'elle sans avoir eu le temps de réfléchir:

"Vous êtes belle", dit-il simplement.

Mais elle hâta le pas et, sans répondre, prit une allée transversale. D'autres promeneurs couraient,
jouaient à travers les avenues, chacun errant à sa guise, conduit seulement par sa libre fantaisie. Le jeune

homme se reprocha vivement ce qu'il appelait sa balourdise, sa grossièreté, sa sottise. Il errait au hasard,

persuadé qu'il ne reverrait plus cette gracieuse créature, lorsqu'il l'aperçut soudain venant à sa rencontre

et forcée de passer près de lui dans l'étroit sentier. Elle écartait de ses deux mains nues les plis de son

grand manteau. Elle avait des souliers noirs très découverts. Ses chevilles étaient si fines qu'elles pliaient

par instants et qu'on craignait de les voir se briser.

Cette fois, le jeune homme salua, en disant très bas:

< page précédente | 35 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.