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Alain-Fournier - Le Grand Meaulnes

Il avait un chapeau haut de forme très cintré qui brillait dans la nuit comme s'il eût été d'argent; un habit
dont le col lui montait dans les cheveux, un gilet très ouvert, un pantalon à sous-pieds... Cet élégant, qui

pouvait avoir quinze ans, marchait sur la pointe des pieds comme s'il eût été soulevé par les élastiques de

son pantalon, mais avec une rapidité extraordinaire. Il salua Meaulnes au passage sans s'arrêter,

profondément, automatiquement, et disparut dans l'obscurité, vers le bâtiment central, ferme, château ou

abbaye, dont la tourelle avait guidé l'écolier au début de l'après-midi.

Après un instant d'hésitations, notre héros emboîta le pas au curieux petit personnage. Ils traversèrent
unse sorte de grande cour-jardin, passèrent entre des massifs, contournèrent un vivier enclos de

palissades, un puits, et se trouvèrent enfin au seuil de la demeure centrale.

Une lourde porte de bois, arrondie dans le haut et cloutée comme une porte de presbytère, était à demi
ouverte. L'élégant s'y engouffra. Meaulnes le suivit, et, dès ses premiers pas dans le corridor, il se trouva,

sans voir personne, entouré de rires, de chants, d'appels et de poursuites.

Tout au bout de celui-ci passait un couloir transversal. Meaulnes hésitait s'il allait pousser jusqu'au fond
ou bien ouvrir une des portes derrière lesquelles il entendait un bruit de voix, lorsqu'il vit passer dans le

fond deux fillettes qui se poursuivaient. Il courut pour les voir et les rattraper, à pas de loup, sur ses

escarpins. Un bruit de portes qui s'ouvrent, deux visages de quinze ans que la fraîcheur du soir et la

poursuite ont rendus tout roses, sous de grands cabriolets à brides, et tout va disparaître dans un brusque

éclat de lumière.

Une seconde, elles tournent sur elles-mêmes, par jeu; leurs amples jupes légères se soulèvent et se
gonflent; on aperçoit la dentelle de leurs longs, amusants pantalons; puis, ensemble, après cette pirouette,

elles bondissent dans la pièce et referment la porte.

Meaulnes reste un moment ébloui et titubant dans ce corridor noir. Il craint maintenant d'être surpris. Son
allure hésitante et gauche le ferait, sans doute, prendre pour un voleur. Il va s'en retourner délibérément

vers la sortie, lorsque de nouveau il entend dans le fond du corridor un bruit de pas et des voix d'enfants.

Ce sont deux petits garçons qui s'approchèrent en parlant.

"Est-ce qu'on va bientôt dîner, leur demande Meaulnes avec aplomb.

- Viens avec nous, répond le plus grand, on va t'y conduire".

Et avec cette confiance et ce besoin d'amitié qu'ont les enfants, la veille d'une grande fête, ils le prennent
chacun par la main. Ce sont probablement deux petits garçons de paysans. On leur a mis leurs plus beaux

habits: de petites culottes coupées à mi-jambe qui laissent voir leurs gros bas de laine et leurs galoches,

un petit justaucorps de velours bleu, une casquette de même couleur et un noeud de cravate blanc.

"La connais-tu, toi? demande l'un des enfants.

- Moi, fait le plus petit, qui a une tête ronde et des yeux naïfs, maman m'a dit qu'elle avait une robe noire
et une collerette et qu'elle ressemblait à un joli pierrot.

- Qui donc? demande Meaulnes.

- Eh bien, la fiancée que Franz est allé chercher..."

Avant que le jeune homme ait rien pu dire, ils sont tous les trois arrivés à la porte d'une grande salle où

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