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Alain-Fournier - Le Grand Meaulnes
Il savait, le grand Meaulnes, que chez les gens de campagne, et surtout dans une ferme isolée, il faut parler avec beaucoup de discrétion, de politique même, et surtout ne jamais montrer qu'on n'est pas du pays.
"Du pain? dit-elle. Nous ne pourrons guère vous en donner. Le boulanger qui passe pourtant tous les mardis n'est pas venu aujourd'hui".
Augustin, qui avait espéré un instant se trouver à proximité d'un village, s'effraya.
"Le boulanger de quel pays? demanda-t-il.
- Eh bien, le boulanger du Vieux-Nançay, répondit la femme avec étonnement.
- C'est à quelle distance d'ici, au juste, Le Vieux-Nançay? poursuivit Meaulnes très inquiet.
- Par la route, je ne saurais pas vous dire au juste; mais par la traverse il y a trois lieues et demie".
Et elle se mit à raconter qu'elle y avait sa fille en place, qu'elle venait à pied pour la voir tous les premiers dimanches du mois et que ses patrons...
Mais Meaulnes, complètement dérouté, l'interrompit pour dire:
"Le Vieux-Nançay serait-il le bourg le plus rapproché d'ici?"
- Non, c'est Les Landes, à cinq kilomètres. Mais il n'y a pas de marchands ni de boulanger. Il y a tout juste une petite assemblée, chaque année, à la Saint-Martin".
Meaulnes n'avait jamais entendu parler des Landes. Il se vit à tel point égaré qu'il en fut presque amusé. Mais la femme, qui était occupée à laver son bol sur l'évier, se retourna, curieuse à son tour, et elle dit lentement, en le regardant bien droit:
"C'est-il que vous n'êtes pas du pays?..."
A ce moment, un paysan âgé se présenta à la porte, avec une brassée de bois, qu'il jeta sur le carreau. La femme lui expliqua, très fort, comme s'il eût été sourd, ce que demandait le jeune homme.
"Eh bien, c'est facile, dit-il simplement. Mais approchez-vous monsieur. Vous ne vous chauffez pas".
Tous les deux, un instant plus tard, ils étaient installés près des chenets: le vieux cassant son bois pour le mettre dans le feu, Meaulnes mangeant un bol de lait avec du pain qu'on lui avait offert. Notre voyageur, ravi de se trouver dans cette humble maison après tant d'inquiétudes, pensant que sa bizarre aventure était terminée, faisait déjà le projet de revenir plus tard avec des camarades revoir ces braves gens. Il ne savait pas que c'était là seulement une halte, et qu'il allait tout à l'heure reprendre son chemin.
Il demanda bientôt qu'on le remit sur la route de La Motte. Et, revenant peu à peu à la vérité, il raconta qu'avec sa voiture il s'était séparé des autres chasseurs et se trouvait maintenant complètement égaré.
Alors l'homme et la femme insistèrent si longtemps pour qu'il restât coucher et repartit seulement au grand jour, que Meaulnes finit par accepter et sortit chercher sa jument pour la rentrer à l'écurie.
"Vous prendrez garde aux trous de la sente", lui dit l'homme.
Meaulnes n'osa pas avouer qu'il n'était pas venu par la "sente". Il fut sur le point de demander au brave
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