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Alain-Fournier - Le Grand Meaulnes

casquette sur ses autres habits - visage si jeune, si vaillant et si durci déjà. Il avait repris sa marche à
travers la chambre lorsqu'il se mit à déboutonner cette pièce mystérieuse d'un costume qui n'était pas le

sien. Et il était étrange de le voir, en bras dechemise, avec son pantalon trop court, ses souliers boueux,

mettant la main sur ce gilet de marquis.

Dès qu'il l'eut touché, sortant brusquement de sa rêverie il tourna la tête vers moi et me regarda d'un oeil
inquiet. J'avais un peu envie de rire. Il sourit en même temps que moi et son visage s'éclaira.

"Oh! dis-moi ce que c'est, fis-je, enhardi, à voix basse. Où l'as-tu pris?"

Mais son sourire s'éteignit aussitôt. Il passa deux fois sur ses cheveux ras sa main lourde, et tout soudain,
comme quelqu'un qui ne peut plus résister à son désir, il réendossa sur le fin jabot sa vareuse qu'il

boutonna solidement et sa blouse fripée; puis il hésita un instant, en me regardant de côté... Finalement, il

s'assit sur le bord de son lit, quitta ses souliers qui tombèrent bruyamment sur le plancher; et, tout habillé

comme un soldat au cantonnement d'alerte, il s'étendit sur son lit et souffla la bougie.

Vers le milieu de la nuit je m'éveillai soudain. Meaulnes était au milieu de la chambre, debout, sa
casquette sur la tête, et il cherchait au portemanteau quelque chose - une pèlerine qu'il se mit sur le dos...

La chambre était très obscure. Pas même la clarté que donne parfois le reflet de la neige. Un vent noir et

glacé soufflait dans le jardin mort et sur le toit.

Je me dressai un peu et je lui criai tout bas:

"Meaulnes! tu repars?"

Il ne répondit pas. Alors, tout à fait affolé, je dis:

"Eh bien, je pars avec toi. Il faut que tu m'emmènes".

Et je sautai à bas.

Il s'approcha, me saisit par le bras, me forçant à m'asseoir sur le rebord du lit, et il me dit:

"Je ne puis pas t'emmener, François. Si je connaissais bien mon chemin, tu m'accompagnerais. Mais il
faut d'abord que je le retrouve sur le plan, et je n'y parviens pas.

- Alors, tu ne peux pas repartir non plus?

- C'est vrai, c'est bien inutile... fit-il avec découragement. Allons, recouche-toi. Je te promets de ne par
repartir sans toi".

Et il reprit sa promenade de long en large dans la chambre. Je n'osais plus rien dire. Il marchait, s'arrêtait,
repartait plus vite, comme quelqu'un qui, dans sa tête, recherche ou repasse des souvenirs, les confronte,

les compare, calcule, et soudain pense avoir trouvé; puis de nouveau lâche le fil et recommence à

chercher...

Ce ne fut pas la seule nuit où, réveillé par le bruit de ses pas, je le trouvai aisni, vers une heure du matin,
déambulant à travers la chambre et les greniers - comme ces marins qui n'ont pu se déshabituer de faire le

quart et qui, au fond de leurs propriétés bretonnes, se lèvent et s'habillent à l'heure réglementaire pour

surveiller la nuit terrienne.

A deux ou trois reprises, durant le mois de janvier et la première quinzaine de février, je fus ainsi tiré de

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