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Alain-Fournier - Le Grand Meaulnes

d'une man Delouche par le cou, de l'autre ouvrant la porte, il tenta de le jeter dehors. Jasmin s'agrippait
aux tables et traînait les pieds sur les dalles, faisant crisser ses souliers ferrés, tandis que Martin, ayant

repris son équilibre revenait à pas comptés, la tête en avant, furieux. Meaulnes lacha Delouche pour se

colleter avec cet imbécile, et il allait peut-être se trouver en mauvaise posture, lorsque la porte des

appartements s'ouvrit à demi. M. Seurel parut la tête tournée vers la cuisine, terminant, avant d'entrer,

une conversation avec quelqu'un...

Aussitôt la bataille s'arrêta. Les uns se rangèrent autour du poêle, la tête basse, ayant évité jusqu'au bout
de prendre parti. Meaulnes s'assit à sa place, le haut de ses manches décousu et défroncé. Quant à Jasmin,

tout congestionné, on l'entendit crier durant les quelques secondes qui précédèrent le coup de règle du

début de la classe:

"Il ne peut plus rien supporter maintenant. Il fait le malin. Il s'imagine peut-être qu'on ne sait pas où il a
été!"

- Imbécile! Je ne le sais pas moi-même", répondit Meaulnes, dans le silence déjà grand.

Puis, haussant les épaules, la tête dans les mains, il se mit à apprendre ses leçons.

CHAPITRE VII. Le gilet de soie.

Notre chambre était, comme je l'ai dit, une grande mansarde. A moitié mansarde, à moitié chambre. Il y
avait des fenêtres aux autres logis d'adjoints; on ne sait pourquoi celui-ci était éclairé par une lucarne.

Il était impossible de fermer complètement la porte, qui frottait sur le plancher. Lorsque nous y

montions, le soir, abritant de la main notre bougie que menaçaient tous les courants d'air de la grande

demeure, chaque fois nous essayions de fermer cette porte, chaque fois nous étions obligés d'y renoncer.

Et, toute le nuit, nous sentions autour de nous, pénétrant jusque dans notre chambre, le silence des trois

greniers.

C'est là que nous nous retrouvâmes, Augustin et moi, le soir de ce même jour d'hiver.

Tandis qu'en un tour de main j'avais quitté tous mes vêtements et les avais jetés en tas sur une chaise au
chevet de mon lit, mon compagnon, sans rien dire, commençait lentement à se déshabiller. Du lit de fer

aux rideaux de cretonne décorés de pampres, où j'étais monté déjà, je le regardais faire. Tantôt il

s'asseyait sur son lit bas et sans rideaux. Tantôt il se levait et marchait de long en large, tout en se

dévêtant. La bougie, qu'il avait posée sur une petite table d'osier tressée par des bohémiens, jetait sur le

mur son ombre errante et gigantesque.

Tout au contraire de moi, il pliait et rangeait, d'un air distrait et amer, mais avec soin, ses habits d'écolier.
Je le revois plaquant sur une chaise sa lourde ceinture; pliant sur le dossier sa blouse noire

extraordinairement fripée et salie; retirant une espèce de paletot gros bleu qu'il avait sous sa blouse, et se

penchant en me tournant le dos, pour l'étaler sur le pied de son lit... Mais lorsqu'il se redressa et se

retourna vers moi, je vis qu'il portait, au lieu du petit gilet à boutons de cuivre, qui était d'uniforme sous

le paletot, un étrange gilet de soie, très ouvert, que fermait dans le bas un rang serré de petits boutons de

nacre.

C'était un vêtement d'une fantaisie charmante, comme devaient en porter les jeunes gens qui dansaient
avec nos grand'mères, dans les bals de mil huit cent trente.

Je me rappelle, en cet instant, le grand écolier paysan, nu-tête, car il avait soigneusement posé sa

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