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Alain-Fournier - Le Grand Meaulnes

Meaulnes marchait vers lui d'un air agressif. Je me rappelle combien je le trouvai beau, à cet instant, le
grand compagnon, malgré son air épuisé et ses yeux rougis par les nuits passées au dehors, sans doute.

Il s'avança jusqu'à la chaire et dit, du ton très assuré de quelqu'un qui rapporte un renseignement:

"Je suis rentré, monsieur."

- Je le vois bien, répondit M. Seurel, en le considérant avec curiosité... Allez vous asseoir à votre place".

Le gars se retourna vers nous, le dos un peu courbé, souriant d'un air moqueur, comme font les grands
élèves indisciplinés lorsqu'ils sont punis, et, saisissant d'une main le bout de la table, il se laissa glisser

sur son banc.

"Vous allez prendre un livre que je vais vous indiquer, dit le maître - toutes les têtes étaient alors
tournées vers Meaulnes - pendant que vos camarades finiront la dictée".

Et la classe reprit comme auparavant. De temps à autre le grand Meaulnes se tournait de mon côté, puis il
regardait par les fenêtres, d'où l'on apercevait le jardin blanc, cotonneux, immobile, et les champs déserts,

ou parfois descendait un corbeau. Dans la classe, la chaleur était lourde, auprès du poêle rougi. Mon

camarade, la tête dans les mains, s'accouda pour lire: à deux reprises je vis ses paupières se fermer et je

crus qu'il allait s'endormir.

"Je voudrais aller me coucher, monsieur, dit-il enfin, en levant le bras à demi. Voici trois nuits que je ne
dors pas.

- Allez!" dit M. Seurel, désireux surtout d'éviter un incident.

Toutes les têtes levées, toutes les plumes en l'air, à regret nous le regardâmes partir, avec sa blouse firpée
dans le dos et ses souliers terreux.

Que la matinée fut lente à traverser! Aux approches de midi, nous entendîmes là-haut, dans la mansarde,
le voyageur s'apprêter pour descendre. Au déjeuner, je le retrouvai assis devant le feu, près des

grands-parents interdits, pendant qu'aux douze coups de l'horloge, les grands élèves et les gamins

éparpillés dans la cour neigeuse filaient comme des ombres devant la porte de la salle à manger.

De ce déjeuner je ne me rappelle qu'un grand silence et une grande gêne. Tout était glacé: la toile cirée
sans nappe, le vin froid dans les verres, le carreau rougi sur lequel nous posions les pieds... On avait

décidé, pour ne pas le pousser à la révolte, de ne rien demander au fugitif. Et il profita de cette trêve pour

ne pas dire un mot.

Enfin, le dessert terminé, nous pûmes tous les deux bondir dans la cour. Cour d'école, après midi, où les
sabots avaient enlevé la neige... cour noircie où le dégel faisait dégoutter les toits du préau... cour pleine

de jeux et de cris perçants! Meaulnes et moi, nous longeâmes en courant les bâtiments. Déjà deux ou

trois de nos amis du bourg laissaient la partie et accouraient vers nous en criant de joie, faisant gicler la

boue sous leurs sabots, les mains aux poches, le cache-nez déroulé. Mais mon compagnon se précipita

dans la grande classe, où je le suivis, et referma la porte vitrée juste à temps pour supporter l'assaut de

ceux qui nous poursuivaient. Il y eut un fracas clair et violent de vitres secouées, de sabots claquant sur le

seuil; une poussée qui fit plier la tige de fer maintenant les deux battants de la porte; mais déjà Meaulnes,

au risque de se blesser à son anneau brisé, avait tourné la petite clef qui fermait la serrure.

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