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Alain-Fournier - Le Grand Meaulnes

"Si c'est trop loin, chez Fromentin, dit l'homme, je vais vous laisser la voiture. J'ai perdu beaucoup de
temps et l'on doit s'inquiéter, chez moi".

Mon père accepta. De cette façon nous pourrions dès ce soir reconduire l'attelage à la Belle-Etoile sans
dire ce qui s'était passé. Ensuite, on déciderait de ce qu'il faudrait raconter aux gens du pays et écrire à la

mère de Meaulnes... Et l'homme fouetta sa bête, en refusant le verre de vin que nous lui offrions.

Du fond de sa chambre où il avait rallumé la bougie, tandis que nous rentrions sans rien dire et que mon
père conduisait la voiture à la ferme, mon grand-père appelait:

"Alors? Est-il rentré, ce voyageur?"

Les femmes se concertèrent du regard, une seconde:

"Mais oui, il a été chez sa mère. Allons, dors. Ne t'inquiète pas!

- Eh bien, tant mieux. C'est bien ce que je pensais", dit-il.

Et, satisfait, il éteignit sa lumière et se tourna dans son lit pour dormir.

Ce fut la même explication que nous donnâmes aux gens du bourg. Quant à la mère du fugitif, il fut
décidé qu'on attendrait pour lui écrire. Et nous gardâmes pour nous seuls notre inquiétude qui dura trois

grand jours. Je vois encore mon père rentrant de la ferme vers onze heures, sa moustache mouillée par la

nuit, discutant avec Millie d'une voix très basse, angoissée et colère...

CHAPITRE VI. On frappe au carreau.

Le quatrième jour fut un des plus froids de cet hiver-là. De grand matin, les premiers arrivés dans la cour
se réchauffaient en glissant autour du puits. Ils attendaient que le poêle fût allumé dans l'école pour s'y

précipiter.

Derrière le portail, nous étions plusieurs à guetter la venue des gars de la campagne. Ils arrivaient tout
éblouis encore d'avoir traversé des paysages de givre, d'avoir vu les étangs glacés, les taillis où les lièvres

détalent... Il y avait dans leurs blouses un goût de foin et d'écurie qui alourdissait l'air de la classe, quand

ils se pressaient autour du poêle rouge. Et, ce matin-là, l'un d'eux avait apporté dans un panier un écureuil

gelé qu'il avait découvert en route. Il essayait, je me souviens, d'accrocher par ses griffes, au poteau du

préau, la longue bête raidie...

Puis la pesante classe d'hiver commença...

Un coup brusque au carreau nous fit lever la tête. Dressé contre la porte, nous aperçûmes le grand
Meaulnes secouant avant d'entrer le givre de sa blouse, la tête haute et comme ébloui!

Les deux élèves du banc le plus rapproché de la porte se précipitèrent pour l'ouvrir: il y eut à l'entrée
comme un vague conciliabule, que nous n'entendîmes pas, et le fugitif se décida enfin à pénétrer dans

l'école.

Cette bouffée d'air frais venue de la cour déserte, les brindilles de paille qu'on voyait accrochées aux
habits du grand Meaulnes, et surtout son air de voyageur fatigué, affamé, mais émerveillé, tout cela fit

passer en nous un étrange sentiment de plaisir et de curiosité.

M. Seurel était descendu du petit bureau à deux marches où il était en train de nous faire la dictée, et

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