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Alain-Fournier - Le Grand Meaulnes

"Monsieur! Meaulnes..."

Je sais que Meaulnes est parti. Plus exactement, je le soupçonne de s'être échappé. Sitôt le déjeuner
terminé, il a dû sauter le petit mur et filer à travers champs, en passant le ruisseau à la Vieille-Planche,

jusqu'à la Belle-Etoile. Il aura demandé la jument pour aller chercher M. et Mme Charpentier. Il fait

atteler en ce moment.

La Belle-Etoile est, là-bas, de l'autre côté du ruisseau, sur le versant de la côte, une grande ferme, que les
ormes, les chênes de la cour et les haies vives cachent en été. Elle est placée sur un petit chemin qui

rejoint d'un côté la route de La Gare, de l'autre un faubourg du pays. Entourée de hauts murs soutenus par

des contreforts dont le pied baigne dans le fumier, la grande bâtisse féodale est au mois de juin enfouie

sous les feuilles, et, de l'école, on entend seulement, à la tombée de la nuit, le roulement des charrois et

les cris des vachers. Mais aujourd'hui, j'aperçois par la vitre, entre les arbres dépouillés, le haut mur

grisâtre de la cour, la porte d'entrée, puis, entre des tronçons de haie, un bande du chemin blanchi de

givre, parallèle au ruisseau, qui mène à la route de La Gare.

Rien ne bouge encore dans ce clair paysage d'hiver. Rien n'est changé encore.

Ici, M. Seurel achève de copier le deuxième problème. Il en donne trois d'habitude. Si aujourd'hui par
hasard, il n'en donnait que deux... Il remonterait aussitôt dans sa chaire et s'apercevait de l'abscence de

Meaulnes. Il enverrait pour le chercher à travers le bourg deux gamins qui parviendraient certainement à

le découvrir avant que la jument ne soit attelée...

M. Seurel, le deuxième problème copié, laisse un instant retomber son bras fatigué... Puis, à mon grand
soulagement, il va à la ligne et recommence à écrire en disant:

"Ceci, maintenant, n'est plus qu'un jeu d'enfant!"

... Deux petits traits noirs, qui dépassaient le mur de la Belle-Etoile et qui devaient être les deux
brancards dressés d'une voiture, ont disparu. Je suis sûr maintenant qu'on fait là-bas les préparatifs du

départ de Meaulnes. Voici la jument qui passe la tête et le poitrail entre les deux pilastres de l'entrée, puis

s'arrête, tandis qu'on fixe sans doute, à l'arrière de la voiture un second siège pour les voyageurs que

Meaulnes prétend ramener. Enfin tout l'équipage sort lentement de la cour, disparaît un instant derrière la

haie, et repasse avec la même lenteur sur le bout de chemin blanc qu'on aperçoit entre deux tronçons de

la clôture. Je reconnais alors, dans cette forme noire qui tient les guides, un coude nonchalamment

appuyé sur le côté de la voiture, à la façon paysanne, mon compagnon Augustin Meaulnes.

Un instant encore tout disparaît derrière la haie. Deux hommes qui sont restés au portail de la
Belle-Etoile, à regarder partir la voiture, se concertent maintenant avec une animation croissante. L'un

d'eux ce décide enfin à mettre sa main en porte-voix près de sa bouche et à appeler Meaulnes, puis à

courir quelques pas, dans sa direction, sur le chemin... Mais alors, dans la voiture qui est lentement

arrivée sur la route de La Gare et que du petit chemin on ne doit plus apercevoir, Meaulnes change

soudain d'attitude. Un pied sur le devant, dressé comme un conducteur de char romain, secouant à deux

mains les guides, il lance sa bête à fond de train et disparaît en un unstant de l'autre côté de la montée.

Sur le chemin, l'homme qui appelait s'est repris à courir; l'autre s'est lancé au galop à travers champs et

semble venir vers nous.

En quelques minutes, et au moment même où M. Seurel, quittant le tableau, se frotte les mains pour en
enlever la craie, au moment où trois voix à la fois crient du fond de la classe:

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