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Adolphe Thiers - Histoire de la Révolution française, 9

à seize, par le dévoûment du nommé Letellier, domestique de Barthélemy, qui demanda à suivre son
maître. On les fit partir sans délai, et ils furent exposés, comme il arrive toujours, à la brutalité des

subalternes. Cependant le directoire ayant appris que le général Dutertre, chef de l'escorte, se conduisait

mal envers les prisonniers, le remplaça sur-le-champ. Ces déportés pour cause de royalisme allaient se

retrouver à Sinamari, à côté de Billaud-Varennes et de Collot-d'Herbois. Les autres déportés furent

destinés à l'île d'Oleron.

Pendant ces deux jours, Paris demeura parfaitement calme. Les patriotes des faubourgs trouvaient la
peine de la déportation trop douce; ils étaient habitués à des mesures révolutionnaires d'une autre espèce.

Se confiant dans Barras et Augereau, ils s'attendaient à mieux. Ils formèrent des groupes, et vinrent sous

les fenêtres du directoire crier: Vive la République! vive le Directoire! vive Barras! Ils

attribuaient la mesure à Barras, et désiraient qu'on s'en remît à lui, pendant quelques jours, de la

répression des aristocrates. Cependant ces groupes peu nombreux ne troublèrent aucunement le repos de

Paris. Les sectionnaires de vendémiaire, qu'on aurait vus bientôt, sans la loi du 19, réorganisés en garde

nationale, n'avaient plus assez d'énergie pour prendre spontanément les armes. Ils laissèrent exécuter le

coup d'état sans opposition. Du reste, l'opinion restait incertaine. Les républicains sincères voyaient bien

que la faction royaliste avait rendu inévitable une mesure énergique, mais ils déploraient la violation des

lois et l'intervention du pouvoir militaire. Ils doutaient presque de la culpabilité des conspirateurs, en

voyant un homme comme Carnot confondu dans leurs rangs. Ils craignaient que la haine n'eût trop influé

sur la détermination du directoire. Enfin, même en jugeant ses déterminations comme nécessaires, ils

étaient tristes, et ils avaient raison; car il devenait évident que cette constitution, dans laquelle ils avaient

mis tout leur espoir, n'était pas le terme de nos troubles et de nos discordes. La masse de la population se

soumit, et se détacha beaucoup en ce jour des événemens politiques. On l'avait vue, le 9 thermidor,

passer de la haine contre l'ancien régime à la haine contre la terreur. Depuis, elle n'avait voulu intervenir

dans les affaires que pour réagir contre le directoire, qu'elle confondait avec la convention et le comité de

salut public. Effrayée aujourd'hui de l'énergie de ce directoire, elle vit dans le 18 fructidor l'avis de

demeurer étrangère aux événemens. Aussi vit-on, depuis ce jour, s'attiédir le zèle politique.

Telles devaient être les conséquences du coup d'état du 18 fructidor. On a dit qu'il était devenu inutile à
l'instant où il fut exécuté; que le directoire en effrayant la faction royaliste avait déjà réussi à lui imposer,

qu'en s'obstinant à faire le coup d'état, il avait préparé l'usurpation militaire, par l'exemple de la violation

des lois. Mais, comme nous l'avons déjà dit, la faction royaliste n'était intimidée que pour un moment; à

l'arrivée du prochain tiers elle aurait infailliblement tout renversé, et emporté le directoire. La guerre

civile eût alors été établie entre elle et les armées. Le directoire en prévenant ce mouvement et en le

réprimant à propos, empêcha la guerre civile; et, s'il se mit par là sous l'égide de la puissance militaire, il

subit une triste mais inévitable nécessité. La légalité était une illusion à la suite d'une révolution comme

la nôtre. Ce n'est pas à l'abri de la puissance légale que tous les partis pouvaient venir se soumettre et se

reposer; il fallait une puissance plus forte pour les réprimer, les rapprocher, les fondre, et pour les

protéger tous contre l'Europe en armes: et cette puissance, c'était la puissance militaire. Le directoire, par

le 18 fructidor, prévint donc la guerre civile, et lui substitua un coup d'état, exécuté avec force, mais avec

tout le calme et la modération possibles dans les temps de révolution.

CHAPITRE XI.

CONSÉQUENCES DU 18 FRUCTIDOR. - NOMINATION DE MERLIN (DE DOUAI) ET DE
FRANÇOIS (DE NEUFCHATEAU) EN REMPLACEMENT DES DEUX DIRECTEURS DÉPORTÉS.

- RÉVÉLATIONS TARDIVES ET DISGRACE DE MOREAU. - MORT DE HOCHE. -

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