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Adolphe Thiers - Histoire de la Révolution française, 8

Cette campagne valut en Europe une grande réputation au jeune archiduc. En France, on sut un gré infini
à Moreau d'avoir ramené saine et sauve l'armée compromise en Bavière. On avait eu sur cette armée des

inquiétudes extrêmes, surtout depuis le moment où Jourdan s'étant replié, où le pont de Kehl ayant été

menacé, où une nuée de petits corps ayant intercepté les communications par la Souabe, on ignorait ce

qu'elle était devenue et ce qu'elle allait devenir. Mais quand, après de vives inquiétudes, on la vit

déboucher dans la vallée du Rhin, avec une si belle attitude, on fut enchanté du général qui l'avait si

heureusement ramenée. Sa retraite fut exaltée comme un chef-d'oeuvre de l'art, et comparée sur-le-champ

à celle des Dix mille. On n'osait rien mettre sans doute à côté des triomphes si brillans de l'armée d'Italie;

mais comme il y a toujours une foule d'hommes que le génie supérieur, que la grande fortune offusquent,

et que le mérite moins éclatant rassure davantage, ceux-là se rangeaient tous pour Moreau, vantaient sa

prudence, son habileté consommée, et la préféraient au génie ardent du jeune Bonaparte. Dès ce jour-là,

Moreau eut pour lui tout ce qui préfère les facultés secondaires aux facultés supérieures; et, il faut

l'avouer, dans une république on pardonne presque à ces ennemis du génie, quand on voit de quoi le

génie peut se rendre coupable envers la liberté qui l'a enfanté, nourri, et porté au comble de la gloire.

CHAPITRE V.

SITUATION INTÉRIEURE ET EXTÉRIEURE DE LA FRANCE APRÈS LA RETRAITE DES
ARMÉES D'ALLEMAGNE AU COMMENCEMENT DE L'AN V. - COMBINAISONS DE PITT;

OUVERTURE D'UNE NÉGOCIATION AVEC LE DIRECTOIRE; ARRIVÉE DE LORD

MALMESBURY A PARIS. - PAIX AVEC NAPLES ET AVEC GÊNES; NÉGOCIATIONS

INFRUCTUEUSES AVEC LE PAPE; DÉCHÉANCE DU DUC DE MODÈNE; FONDATION DE LA

RÉPUBLIQUE CISPADANE. - MISSION DE CLARKE A VIENNE. - NOUVEAUX EFFORTS DE

L'AUTRICHE EN ITALIE; ARRIVÉE D'ALVINZY; EXTRÊMES DANGERS DE L'ARMÉE

FRANÇAISE; BATAILLE D'ARCOLE.

L'issue que venait d'avoir la campagne d'Allemagne était fâcheuse pour la république. Ses ennemis, qui
s'obstinaient à nier ses victoires, ou à lui prédire de cruels retours de fortune, voyaient leurs pronostics

réalisés, et ils en triomphaient ouvertement. Ces rapides conquêtes en Allemagne, disaient-ils, n'avaient

donc aucune solidité. Le Danube et le génie d'un jeune prince y avaient bientôt mis un terme. Sans doute

la téméraire armée d'Italie, qui semblait si fortement établie sur l'Adige, en serait arrachée à son tour, et

rejetée sur les Alpes, comme les armées d'Allemagne sur le Rhin. Il est vrai, les conquêtes du général

Bonaparte semblaient reposer sur une basé un peu plus solide. Il ne s'était pas borné à pousser Colli et

Beaulieu devant lui; il les avait détruits: il ne s'était pas borné à repousser la nouvelle armée de Wurmser;

il l'avait d'abord désorganisée à Castiglione, et anéantie enfin sur la Brenta. Il y avait donc un peu plus

d'espoir de rester en Italie que de rester en Allemagne; mais on se plaisait à répandre des bruits alarmans.

Des forces nombreuses arrivaient, disait-on, de la Pologne et de la Turquie pour se porter vers les Alpes,

les armées impériales du Rhin pourraient faire maintenant de nouveaux détachemens, et, avec tout son

génie, le général Bonaparte, ayant toujours de nouveaux ennemis à combattre, trouverait enfin le terme

de ses succès, ne fût-ce que dans l'épuisement de son armée. Il était naturel que, dans l'état des choses, on

formât de pareilles conjectures, car les imaginations, après avoir exagéré les succès, devaient aussi

exagérer les revers.

Les armées d'Allemagne s'étaient retirées sans de grandes pertes, et tenaient la ligne du Rhin. Il n'y avait
en cela rien de trop malheureux; mais l'armée d'Italie se trouvait sans appui, et c'était un inconvénient

grave. De plus, nos deux principales armées, rentrées sur le territoire français, allaient être à la charge de

nos finances, qui étaient toujours dans un état déplorable: et c'était là le plus grand mal. Les mandats,

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