bibliotheq.net - littérature française
 

Adolphe Thiers - Histoire de la Révolution française, 10

Malgré le déchaînement général, Larévellière emporta l'estime de tous les citoyens éclairés. Il ne voulut
pas, en quittant le directoire, recevoir les cent mille francs que ses collègues étaient convenus de donner

au membre sortant; il ne reçut pas même la part à laquelle il avait droit sur les retenues faites à leurs

appointemens; il n'emporta pas la voiture qu'il était d'usage de laisser au directeur sortant. Il se retira à

Andilly, dans une petite maison qu'il possédait, et il y reçut la visite de tous les hommes considérés que

la fureur des partis n'intimidait pas. Le ministre Talleyrand fut du nombre de ceux qui allèrent le visiter

dans sa retraite.

CHAPITRE XVII. FORMATION DU NOUVEAU DIRECTOIRE. MOULINS ET
ROGER-DUCOS REMPLACENT LARÉVELLIÈRE ET MERLIN. - CHANGEMENT DANS LE

MINISTÈRE. - LEVÉE DE TOUTES LES CLASSES DE CONSCRITS. - EMPRUNT FORCÉ DE

CENT MILLIONS. - LOI DES OTAGES. - NOUVEAUX PLANS MILITAIRES. - REPRISE DES

OPÉRATIONS EN ITALIE; JOUBERT GÉNÉRAL EN CHEF; BATAILLE DE NOVI, ET MORT DE

JOUBERT. - DÉBARQUEMENT DES ANGLO-RUSSES EN HOLLANDE. - NOUVEAUX

TROUBLES A L'INTÉRIEUR; DÉCHAÎNEMENT DES PATRIOTES; ARRESTATION DE ONZE

JOURNALISTES; RENVOI DE BERNADOTTE; PROPOSITION DE DÉCLARER LA PATRIE EN

DANGER.

Les années usent les partis, mais il en faut beaucoup pour les épuiser. Les passions ne s'éteignent qu'avec
les coeurs dans lesquels elles s'allumèrent. Il faut que tout une génération disparaisse; alors il ne reste des

prétentions des partis que les intérêts légitimes, et le temps peut opérer entre ces intérêts une conciliation

naturelle et raisonnable. Mais avant ce terme, les partis sont indomptables par la seule puissance de la

raison. Le gouvernement qui veut leur parler le langage de la justice et des lois leur devient bientôt

insupportable, et plus il a été modéré, plus ils le méprisent comme faible et impuissant. Veut-il, quand il

trouve des coeurs sourds à ses avis, employer la force, on le déclare tyrannique, on dit qu'à la faiblesse il

joint la méchanceté. En attendant les effets du temps, il n'y a qu'un grand despotisme qui puisse dompter

les partis irrités. Le directoire était ce gouvernement légal et modéré qui voulut faire subir le joug des lois

aux partis que la révolution avait produits, et que cinq ans de lutte et de réaction n'avaient pas encore

épuisés. Ils se coalisèrent tous, comme on vient de le voir, au 30 prairial, pour amener sa chute. L'ennemi

commun renversé, ils se trouvaient en présence les uns des autres sans aucune main pour les contenir. On

va voir comment ils se comportèrent.

La constitution, quoique n'étant plus qu'un fantôme, n'était pas abolie, et il fallait remplacer par une
ombre le directoire déjà renversé. Gohier avait remplacé Treilhard; il fallait donner des successeurs à

Larévellière et à Merlin. On choisit Roger-Ducos et Moulins. Roger-Ducos était un ancien girondin,

homme honnête, peu capable et tout-à-fait dévoué à Sièyes. Il avait été nommé par l'influence de Sièyes

sur les anciens. Moulins était un général obscur, employé autrefois dans la Vendée, républicain chaud et

intègre, nommé comme Gohier par l'influence du parti patriote. On avait proposé d'autres notabilités ou

civiles ou militaires, pour composer le directoire; mais elles avaient été rejetées. Il était clair, d'après de

pareils choix, que les partis n'avaient pas voulu se donner des maîtres. Ils n'avaient porté au directoire

que ces médiocrités, chargées ordinairement de tous les interim.

Le directoire actuel, composé, comme les conseils, de partis opposés, était encore plus faible et moins
homogène que le précédent. Sièyes, le seul homme supérieur parmi les cinq directeurs, rêvait, comme on

l'a vu, une nouvelle organisation politique. Il était le chef du parti qui se qualifiait de modéré ou de

constitutionnel, et dont tous les membres cependant souhaitaient une constitution nouvelle. Il n'avait de

collègue dévoué que Roger-Ducos. Moulins et Gohier, tous deux chauds patriotes, incapables de

< page précédente | 77 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.